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Au #SJA2026, des filles qui prennent leur place, des garçons qui choisissent leur camp
À Yamoussoukro, les grands mots circulent facilement. Égalité, droits, avenir. Mais ce qui donne sa force au Sommet des Filles Adolescentes 2026, ce n’est pas le vocabulaire des discours. C’est ce qui se passe quand des jeunes prennent la parole et ramènent ces enjeux à leur point de départ : le réel.
Pour certaines, ce réel commence dans des remarques qui paraissent anodines à ceux qui les prononcent, mais qui finissent par s’installer durablement. Fatimate, 14 ans, cite d’emblée “les harcèlements sur le physique et sur ce que je veux faire comme métier”. Christine va dans le même sens : elle parle, elle aussi, de remarques blessantes sur son apparence, de ces mots qui rabaissent et entament peu à peu la confiance. Ce ne sont pas de grands récits théoriques sur l’inégalité. Ce sont des expériences ordinaires, répétées, et précisément pour cela si révélatrices.
D’autres décrivent moins une blessure ponctuelle qu’un climat. Saty Lukas, 25 ans, connaît bien le poids des comparaisons, celles qui réduisent une personne à son niveau d’études. Mariama Jeannette, elle, met des mots sur une fatigue plus diffuse, mais largement partagée : “Ma place dans la société me semblait être un combat de chaque instant pour être simplement reconnue.” Une phrase qui dit à elle seule ce que vivent encore beaucoup de filles : devoir sans cesse prouver, négocier, justifier, là où d’autres avancent plus naturellement.
À travers ces voix, c’est une même ligne qui se dessine. Une société juste pour les filles ne se résume pas à un principe abstrait. Elle ressemble à quelque chose de très concret : l’école pour toutes, le respect, la sécurité, la liberté de choisir sa vie, les mêmes chances au travail, l’accès aux soins, la possibilité de s’exprimer sans être jugée. En d’autres termes, tout ce qui permettrait enfin qu’être une fille ne soit plus un obstacle, mais simplement une identité.
C’est là que ces témoignages rejoignent, très directement, les priorités portées par l’UNESCO à travers l’Engagement de l’AOC : faire en sorte que les adolescentes et les jeunes d’Afrique de l’Ouest et du Centre soient éduquées, en bonne santé et épanouies, non pas par effet d’annonce, mais grâce à des espaces concrets de participation, d’accès à l’information, de protection et de dialogue. Selon l’UNICEF, sept des dix pays aux taux de mariage d’enfants les plus élevés au monde se trouvent en Afrique de l’Ouest et du Centre. Une fille sur deux en âge de fréquenter l’enseignement secondaire dans la région n’est pas scolarisée. La mortalité maternelle demeure par ailleurs l’une des cinq principales causes de décès chez les filles âgées de 15 à 19 ans. Pour beaucoup des participantes à l’AGS, ces chiffres ne sont pas des statistiques. Ce sont des réalités vécues.

Le Sommet a aussi rappelé que ces enjeux ne peuvent pas être traités séparément les uns des autres. Derrière les discussions sur l’égalité, il y avait aussi, très clairement, les questions d’éducation pour la santé, de grossesses précoces et non intentionnelles, de violences basées sur le genre, ou encore de mariage d’enfants.
Dorothy, venue du Ghana, le formule avec netteté. Pour elle, les échanges ont permis de mieux comprendre que l’éducation pour la santé ne concerne pas seulement la santé reproductive, mais aussi les droits, le consentement et la capacité à faire des choix éclairés. Ils ont aussi mis en lumière l’effet en chaîne des grossesses précoces sur l’éducation et l’avenir des filles, ainsi que le poids persistant du mariage d’enfants. Zeneta en tire, une conclusion claire : « l’éducation pour la santé n’encourage pas les risques ; elle favorise au contraire des choix sûrs et éclairés ». Une phrase simple, mais décisive, à l’heure où tant de malentendus continuent d’alimenter les résistances autour de ces sujets.
Barikisu prolonge cette réflexion en rappelant une autre vérité souvent négligée : lorsque les jeunes sont privés d’une information fiable, ils sont exposés à davantage de risques. Pour elle, l’accès à une éducation honnête et inclusive n’est pas une permission. C’est une forme de protection. C’est aussi une condition pour que les filles puissent défendre leurs droits, leur santé et leur avenir, sans être sans cesse renvoyées au silence ou à la honte. Rahilatou, venue du Niger, a donné à cette réalité une résonance encore plus forte en expliquant que l’éducation et les services en matière de santé sexuelle et reproductive restent tabous dans son pays, tout en exprimant l’espoir clair que cela puisse enfin commencer à changer.
Mais ce que le Sommet met aussi sur la table, et les filles elles-mêmes y ont insisté, c’est la place des garçons. “L’égalité ne peut pas se construire qu’avec les filles”, dit Reine Céline, 17 ans, co-organisatrice depuis la Guinée. Et les garçons présents à Yamoussoukro l’ont entendu.
Younousse le formule clairement : dans sa communauté, les filles et les garçons ne sont pas éduqués de la même façon, et c’est là que tout commence. Traditions, stéréotypes, favoritisme en faveur des hommes : pour lui, l’inégalité ne tombe pas du ciel, elle s’apprend, se répète, se transmet. Sa réponse, elle aussi, est concrète : parler à ses pairs, sensibiliser, promouvoir une masculinité positive, agir là où les normes se reproduisent le plus facilement.

Lamine, lui, vient du Sénégal. Il identifie un levier souvent négligé : le partage des tâches domestiques. “Dans beaucoup de familles, les filles consacrent plusieurs heures par jour aux tâches ménagères après l’école, tandis que les garçons ont plus de temps pour étudier ou se reposer.” Pour lui, c’est là, dans ces heures discrètement confisquées, que l’inégalité se joue aussi. Pas seulement dans les lois ou dans les discours, mais dans l’organisation concrète du quotidien. Faire sa part sans qu’on le demande. Redonner la parole à une fille interrompue. Contredire un stéréotype au lieu de le laisser passer. Des gestes précis, pas des postures.
Cette idée revient d’ailleurs sous une autre forme chez Barikisu, qui rappelle que le leadership ne commence pas quand on reçoit un titre, mais beaucoup plus tôt, dans la conscience de soi, dans la confiance, dans la capacité à poser de petites actions qui déplacent déjà les lignes. Encore faut-il, dit-elle, que les jeunes puissent évoluer dans des environnements sûrs et soutenants, et que les barrières structurelles et culturelles qui freinent encore les filles soient enfin regardées pour ce qu’elles sont.
C’est cette logique — des filles et des garçons dans la même salle, confrontés aux mêmes enjeux mais aussi à leurs responsabilités respectives — qui distingue l’AGS d’un simple forum. Organisé et porté principalement par des adolescent·e·s âgé·e·s de 10 à 19 ans, avec le soutien du Global Fund for Children et de ses partenaires, le Sommet a réuni cette année 250 participants venus de 25 pays. Au fil de l’événement, ces échanges se sont traduits par un plan d’action 2026–2028 présenté vendredi aux décideurs. Co-construit par les jeunes eux-mêmes, ce plan dessine une vision claire de sociétés où filles et garçons sont écoutés, respectés et véritablement associés aux décisions qui affectent leur vie, où ils peuvent vivre à l’abri de la violence et des pratiques néfastes, et où ils ont un accès équitable à l’éducation, aux services de santé, aux opportunités économiques, à une information adaptée à leur âge sur la santé sexuelle et reproductive, ainsi qu’à des dispositifs d’accompagnement sûrs et adaptés aux jeunes. Il reflète aussi les engagements pris par les jeunes eux-mêmes : sensibiliser à travers le plaidoyer mené par les pairs, remettre en cause les normes néfastes, promouvoir des masculinités plus positives, créer des espaces sûrs, utiliser les plateformes créatives et numériques pour amplifier leurs voix, et demander des comptes aux institutions. Plus largement, il adresse un message clair aux gouvernements, aux Nations Unies, à la société civile, aux bailleurs, au secteur privé, ainsi qu’aux leaders communautaires et traditionnels : pour que les dynamiques portées par les jeunes puissent durer, elles doivent être soutenues concrètement, par des financements, du mentorat, et des espaces de participation plus sûrs et plus inclusifs.
Ce que #AGS2026 montre, au fond, est assez simple : quand on donne réellement de l’espace aux adolescentes, pas une présence symbolique, pas un panel de clôture, elles ne se contentent pas d’occuper cet espace. Elles le transforment. Et lorsque les garçons choisissent d’être des alliés plutôt que des observateurs, quelque chose de plus impactant devient possible.
