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Quand la honte devient force : le combat de Yann et de toutes les filles qu’il refuse désormais de laisser seules
À Dolisie, en République du Congo, il y a des souvenirs qui ne s’effacent pas. Yann Mboungou-Tsoumbou en porte un depuis l’enfance : celui d’une camarade humiliée à cause de ses règles. Elle avait été isolée, moquée, réduite à cette honte que les adultes eux-mêmes ne savaient pas nommer. Il n’avait qu’une douzaine d’années, incapable d’agir, incapable même de comprendre pourquoi cette scène lui faisait si mal. Il se souvient encore de son regard à elle, brisé. Et du sien à lui, détourné, comme celui d’un enfant qui n’avait pas les mots ni les codes pour intervenir.
Cette image est restée en lui comme une cicatrice discrète. Silencieuse, mais vivante.
Plus tard, au collège, une autre scène a ravivé la première : une élève punie pour avoir refusé les avances d’un enseignant. Pour certains, cet épisode aurait pu passer pour un “problème de femmes”. Pour Yann, c’était la répétition du même mécanisme d’injustice — le même regard posé sur une fille, le même silence autour d’elle. “J’ai senti que la vie me donnait une seconde chance”, confie-t-il aujourd’hui.
Mais c’est à Kimongo que tout a basculé. En mission dans ce village, il rencontre une jeune fille contrainte d’utiliser des chiffons pendant ses menstruations, faute de protections. Ce jour-là, la douleur ancienne s’est réveillée, mais cette fois, il n’était plus un enfant. Il avait une voix, un corps d’adulte, et une responsabilité qu’il n’avait plus l’intention de fuir. “Je ne pouvais pas détourner le regard. Pas encore. Pas après tout ce que j’avais compris.”
Loin d’un sujet réservé aux femmes, il y voyait une question de dignité. Son engagement s’est aussi nourri de sa propre histoire familiale. Grandir entouré de sœurs a façonné en lui une certitude intime : ce qui arrivait à cette adolescente aurait pu arriver à celles qu’il aime. Et ce sentiment n’appelait pas la neutralité, mais l’action.
De cette prise de conscience est né son programme JE VIS SANS HONTE. Une initiative simple, directe, profondément humaine : sortir les règles du tabou, redonner aux filles confiance en leur corps, apporter des réponses là où règne souvent le silence. Yann commence par des causeries dans les écoles, puis dans les villages. On l’écoute. On ose lui parler. On lui confie ce que personne n’ose dire à voix haute.
Mais à mesure que sa voix prend de l’ampleur, une autre forme de violence apparaît : les violences en ligne. Des insultes sur son physique. Des attaques sur son engagement. Des moqueries sur “un homme qui parle des règles”. Des commentaires l’invitant à “laisser ça aux femmes”.
Pour un moment, ces attaques ravivent quelque chose du garçon impuissant qu’il avait été. Ce sentiment de solitude face à l’injustice. Et pourtant, il tient bon. Parce que derrière l’écran, il voit les mêmes visages : ceux de Kimongo, de Dolisie, de toutes celles qui ne peuvent pas se permettre son silence.
C’est à ce moment-là que le programme « Nos Droits, Nos Vies, Notre avenir (Programme O3) » de l’UNESCO croise son chemin. Grâce au Programme O3, Yann suit une formation sur la création de contenus pour Hello Ado, une application cocréée par l’UNESCO et le RAES qui met entre les mains des jeunes des informations fiables, accessibles et sûres sur la santé sexuelle et reproductive. Ce n’est pas seulement une formation technique : c’est une révélation.
Il apprend à transformer un espace numérique hostile en espace protecteur. À produire des contenus qui instruisent sans juger. À contrer les violences en ligne par la pédagogie et la bienveillance. À donner aux jeunes les outils pour devenir eux-mêmes des acteurs du changement.
Sa rencontre avec Lamine Diop, figure du leadership jeune, confirme cette intuition : pour créer un monde plus sûr, la jeunesse ne peut pas être spectatrice. Elle doit être créatrice.
Grâce aux outils d’Hello Ado, Yann repense sa présence en ligne. Là où les insultes se mêlaient aux doutes, il partage désormais des contenus qui apaisent, expliquent, protègent. Les messages de haine existent encore. Mais les remerciements les couvrent largement.
Des adolescentes lui écrivent pour dire qu’elles comprennent enfin leur corps. Des jeunes garçons lui avouent que son discours a changé leur regard. Des enseignants l’interpellent pour demander des conseils. Et quelque chose change. Lentement, mais clairement. Dans les familles, les dialogues s’ouvrent. Dans les écoles, les tabous s’effritent. En ligne, des espaces sûrs émergent là où régnaient les moqueries.
“Je crois que ce jour-là, à Kimongo, je n’ai pas seulement aidé une jeune fille”, dit-il aujourd’hui. “J’ai aussi aidé l’adolescent que j’étais, celui qui n’avait pas pu agir.”
Aujourd’hui, grâce à l’appui du programme O3 et en cohérence avec l’ambition de l’Engagement AOC, le travail de Yann s’inscrit dans une dynamique de changement à l’échelle de toute la région. Sa voix porte désormais bien au-delà de ses combats personnels : elle porte la dignité des filles, la solidarité des garçons et la conviction que personne ne devrait jamais faire face à la violence – physique ou numérique – dans le silence. En contribuant à transformer les normes néfastes et à renforcer la résilience des jeunes, Yann incarne la promesse même de l’Engagement AOC : une région où chaque adolescent peut grandir, apprendre, se sentir en sécurité et vivre sans honte.
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En savoir plus sur l'association de Yann JE VIS SANS HONTE:
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